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Nourriture pour éditeur | 1

Publishing live

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par Joël Seguin

623 pages plus tard, en refermant ce pavé brillamment écrit et récemment publié dans sa collection nrf, Gaston Gallimard... serait peut-être pris de vertige.


photo du livre de Frederic Martel


Cette figure d'un demi-siècle d'édition française (qui hésita un temps à s'installer aux Etats-Unis) découvrirait combien la culture américaine, alors inspirée par l'Europe, a pris toute son autonomie, influençant désormais le monde. Sans complexe. J'ai pu me faufiler entre paraphrase, cul de lampe ou copier-coller de la quatrième de couverture pour enfin mettre la main sur une critique bien enlevée à vous donner envie de le relire !


Un maître dans l'art ingrat de présenter ou critiquer un bouquin sans se faire piéger est Hubert Nyssen. Prenons un joyau de la collection Babel Poche :


Pourquoi, lisant le Requiem pour un paysan espagnol de Ramón Sender, est-on saisi par la même fièvre qu'à la lecture de L'Ami retrouvé de Fred Uhlman, de L'Accompagnatrice de Nina Berberova ou du Fusil de chasse de Yasushi Inoué — pour ne citer que trois de ces récits dont on sait, à peine les a-t-on découverts, qu'ils demeureront à jamais gravés dans la mémoire ? (...) La réponse tient en partie au moins, je crois, dans le double jeu de l'ellipse et de l'implicite, dans l'art, infiniment périlleux, de presque tout dire en disant peu. Avec son Requiem, Ramón Sender fournit en tout cas une illustration parfaite. Ce qu'il donne à voir, à entendre, à comprendre là, c'est la dramaturgie de la guerre civile espagnole dans la société paysanne, alors même que cette guerre demeure pratiquement innommée — ce qui, déjà, en fait entrevoir le caractère innommable.

Revenons à nos 623 pages. De la culture en Amérique de Frédéric Martel brûlera les doigts de tout éditeur ou éditrice français qui veut prendre toute la mesure de l'influence américaine aujourd'hui et à venir.


Que faire ? Il serait sinon facile, du moins possible, de lutter contre la culture américaine si elle n'était que commerciale, homogène et impérialiste. Il est autrement plus difficile de se battre contre une culture qui allie le commerce avec la contre-culture, l'avant-garde et la high-culture, les arts numériques et toute une palette de subcultures communautaires d'une richesse infinie. On comprend donc pourquoi jusqu'à présent toutes les tentatives pour affronter la domination culturelle américaine ont échoué. C'est que, dans une large mesure, elles s'appuyaient sur une analyse faussée de ce système, une vision strictement idéologique et déconnectée du réel. On comprend aussi pourquoi lutter contre l'Amérique culturelle est infiniment plus complexe qu'il n'y paraît. Reste ses fragilités et ses limites aussi révélatrices que ses forces et qui, en fin de compte, peuvent éventuellement permettre, à ceux qui le souhaitent, d'organiser une résistance européenne renouvelée et modernisée, basée sur les réalités d'un système complexe, efficace et diversifié, mais non pas sans défauts.

À lire pour comprendre un système culturel mal connu en Europe et en France. Pour puiser au coeur de cette formidable source d'inspiration. Et ce, quoi qu'il vous en coûte : 32 Euros, le vertige, et peut-être l'envie de franchir l'Atlantique pour vous fondre dans la mêlée. Au moins par internet.

le 12/12/2006 à 06:29 | .(JavaScript must be enabled to view this email address) à Joël Seguin | Partager…?