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Le Paradis perdu

Giles Milton

dans ailleurs | lire
par Jean-Christophe Courte

"En 1922, les troupes turques brulent Smyrne". On pourrait très bien s'arrêter là, évoquer un effet collatéral, un soubresaut de la première guerre mondiale, peu de choses en regard des atrocités subies par les arméniens avant, etc.

Cela c'était un peu ma vision avant de mettre le nez dans ce bouquin. Attention, la lecture de ce livre ne laisse pas indemne.

Des récits de massacres — chez les humains, on adore s'étriper férocement à tout propos — j'en ai lu un grand nombre dont celui de Mexico au temps de Cortès. Le bouquin de Giles Milton prend le temps de peindre la situation bien en amont avant d'arriver inexorablement à l'automne 1922. Du coup, familiarisé avec les lieux, les gens, les évènements, on est assommé par le dernier acte bien que prévenu en ouvrant ce livre.

En lisant ce bouquin, on découvre surtout un monde d'avant 1914 totalement inconséquent, quasi lyrique avec son lot de politiques qui veulent relancer, les uns, l'œuvre d'Alexandre le grand (Venizélos comme Lloyd George), l'autre, la Rome éternelle (Orlando). Sans oublier ceux qui souhaitent rétablir le grand empire ottoman (Enver Pacha et ses amis). Voire démarrer le grand reich avec des accords avec la Turquie (Liman von Sanders) ou le Mexique. Bref, chaque leader politique y va de sa manière de repeindre le monde, de ses lectures de jeunesse, de sa foi en étendard, de son intolérance à peine dissimulée et de ses rêves démesurés de grandeur à trop regarder les cartes.

le problème de ces politiques, ce sont les autres, les ennemis de toujours qu'il faudra bien massacrer ou expulser. Ceux qui ne sont pas la même religion, ces étrangers vivant là depuis des générations, n'ayant pas les mêmes pratiques, moeurs, cultures.

Alors, pour arriver à ses fins, ces politiques courtisent telle nation, tel ministre tout aussi rêveur, nouent des alliances secrètes, s'asseyent sur les traités, intriguent. Et cela de tous cotés. Côté Turc, on réorganise les troupes quitte à les expédier en plein hier sur le front russe ; on finance des troupes supplétives pour massacrer à qui mieux-mieux l'ennemi intérieur (Talaat Bey et le massacre des arméniens à lire page 106), on forge des légendes pour mieux manipuler l'opinion internationale et légitimer la terreur… Je vous rassure de suite, les turcs n'ont pas le monopole de ces pratiques, loin de là. C'est d'ailleurs un point très agréable dans ce livre, l'auteur ne désigne pas telle ou telle nation comme particulièrement abomifreuse, toutes se comportent de manière misérable, même celles qui n'interviennent pas directement dans la bagarre en… n'intervenant pas, justement.

Au milieu de cette cohue politique, de cette cuisine d'ambitieux cherchant à tout prix à obtenir le pouvoir et sa place dans l'histoire, des gens brillants capables de justifier l'injustifiable, il y avait un coin de Paradis. Smyrne.

Ici la lecture est faite du côté des riches familles. L'explication est simple, ce sont les seules qui ont du temps, qui sont instruites, parlent plusieurs langues, de déplacent, rencontrent les notables et ont laissé des témoignages considérables dans lesquels Giles Milton a abondamment puisé.

Ces très riches familles sont installées là depuis longtemps et ont créé de la richesse. Et puis, sur ce coin de côté turque, on trouve un incroyable patchwork culturel…! Des grecs, des français, des anglais, des levantins, des juifs, des turcs, des arméniens… Imaginez pour l'époque, des musulmans qui partagent leurs activités avec des chrétiens et des juifs, des gens qui se parlent, s'invitent les uns chez les autres. Et cela perdure depuis près de deux siècles dans ce coin ultra tolérant du monde Ottoman. Mieux encore, administrant cette province, un personnage cultivé, Rahmi Bey interprète de loin les consignes de Constantinople, essayant de maintenir la cohésion de ce mosaïque cosmopolite même en pleine attaque Grecque sur Gallipoli.

Malheureusement, ce ne sont pas ces hommes cultivés, respectueux des autres qui gagnent. Plus encore quand, dans ce grand Monopoly, les (dé)raisons d'État l'emportent.

C'est cette histoire terrible de Smyrne qui est narrée au fil des années jusqu'en septembre 1922. Là, la lâcheté des États occidentaux fut admirable. Certes l'armée turque fut sans pitié mais il serait un peu facile d'oublier les hésitations, les massacres, les fanfaronnade, les actions guerrières, les promesses puis les retournements politiques des grandes puissances.

C'est l'histoire de cet évènement dramatique raconté par les témoins de l'époque, les rescapés des grandes familles, les diplomates en poste, les prisonniers britanniques qui passèrent par là à leur libération, les marins, les enseignants, etc. Avec son lot de décisions contre-productives, le fatalisme ou la frivolité, le refus de regarder la réalité en face, les entre-aides entre gens de confession différentes (les grecs protégeant leurs amis turcs ou inversement), les signes d'amitié.

À la fin, on ne peut que s'attrister devant la perte d'un tel paradis. Il y en eu d'autres, d'Alexandrie à Beyrouth. C'est d'ailleurs la question. Comment se fait-il que de tels territoires atypiques, cosmopolites finissent par imploser…? Qui cela dérange-il…? Manifestement pas ceux qui vivent sur place.

Excellent bouquin, puisant — je me répète — aux meilleures sources et, surtout, prenant du recul, de la distance, démontrant que le ressort était bandé, que tout le dispositif ne demandait plus qu'à se dérouler avec des politiques sourds et partiaux.

Entre l'arrivée des troupes grecques le 15 mai 1919 à Smyrne (page 155), les exactions sur la population turque le même jour dans une débauche de violence incroyable et l'incendie de Smyrne trois ans après, que de fagots pour bouter ce dernier…

Entre le déni fait aux turcs de gérer leur propre pays après la guerre de 14-18 ; le refus prendre en compte des solutions locales de gouvernement (à propos de la région cosmopolite de Smyrne justement) ; les décisions ubuesques de la Conférence de Paris ; la mise à l'écart de généraux turcs qui n'avaient pas démérité lors de cette guerre — dont Mustafa Kemal (pages 142 et 174) traité comme un moins que rien…
On ne savait pas grand-chose de la stratégie de Mustafa Kemal, qui était mal connu de la hiérarchie militaire britannique.
Les fonctionnaires de Whitehall s'essayèrent à de nombreuses analyses de personnalité, mais qui reposaient davantage sur des fantasmes que sur la réalité. D'après un dossier des services secrets, il aurait mené une vie « dissolue » dans ses jeunes années et aurait contracté une maladie vénérienne.
Cet événement lui aurait donné «du mépris et du dégoût pour la vie», et J'aurait conduit « au vice homosexuel ». On l'accusait d'avoir désobéi à Liman von Sanders pendant son énergique défense de la péninsule de Gallipoli.
Plus étrange encore, on peut lire qu'il avait perdu un oeil au combat dans une bataille contre les Anglais. Bien qu'ayant étudié toutes les informations disponibles sur Kemal, Sir John de Robeck n'arrivait pas à le cerner. « Il reste une véritable énigme », écrit-il, découragé. Lloyd George était plus méprisant : « un marchand de tapis dans un bazar », jugeait-il.
On se rendit vite compte que le « marchand de tapis » était un élément rassembleur particulièrement actif en Turquie centrale.

Ou encore, les discours religieux évoquant la reconquête nécessaire de Sainte-Sophie (Lord Curzon) avec, en réaction, le discours fondateur de la nationaliste turque Halide Edib à Constantinople et le démarrage du mouvement nationaliste au sein de ce qui restait de l'armée turque ; le cynisme des représentants des grandes puissances émergentes d'alors, le monde était franchement très très mal parti.

Bref, qui a tord, qui a raison…? Vous découvrirez en lisant ce livre que personne n'en sort grandi, que des actes imbéciles fragilisèrent peu-à-peu l'équilibre entre ces communautés et finirent par rendre cette partie du monde totalement explosive. Quant à ce qui s'est déroulé à la fin, ce fut atroce. Pendant et après. Imaginez 300 000 personnes coincées sur un quai entre la mer et un incendie. Et cernées par des troupes déchainées. En face, des bateaux britanniques, français et américains n'intervenant pas.

Aussi, si vous ne connaissez pas cette période de l'histoire entre les deux grandes guerres, c'est une manière époustouflante de la découvrir. Retenir que les promesses n'engagent que ceux qui les croient, jamais les États, jamais les politiques qui ont beau jeu d'expliquer ensuite qu'ils avaient les mains liées, qu'ils leur était impossible d'agir, etc.


Note pour finir : live reçu dans le cadre de l'opération Masse Critique proposée par nos amis de Babelio. Merci à eux pour cette découverte.

Le Paradis perdu : 1922, la destruction de Smyrne la tolérante


Le Paradis perdu
1922, la destruction de Smyrne la tolérante
Giles Milton
Traduit de l’anglais par Florence Hertz (beau boulot)
Les éditions Noir sur Blanc
9782882502308 | 25 € | 430 pages + un cahier photo en noir et blanc

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Et après…? Que deviennent ces gens…?
Un début de réponse dans RFI suite à la visite de Bachar al-Assad en Argentine… Bref, il se crée d'autres Paradis…
Syrien et Libanais, chrétien et musulman vivent en bonne entente en Argentine. De fait, la plupart des clubs ou associations où ils se retrouvent sont génériquement dits syro-libanais.

Mais les dernières pages du livre montrent que ceux arrivés en Grèce à Athènes ne s'en sortirent pas. Beaucoup repartirent pour l'Amérique, le Canada ou l'Europe. Fort peu sont revenus à Smyrne.

En complèment, des livres que je n'ai pas lu, comme :
Smyrne, la ville oubliée ? par Marie-Carmen Smyrnelis
Smyrne 1922 de Sakayan Dora
La fin de Smyrne par Hervé Georgelin

En ligne, dans les Cahiers de la Méditerranée, ce long texte d'Hervé Georgelin, Smyrne à la fin de l’empire ottoman : un cosmopolitisme si voyant, l'auteur du dernier livre cité.

Et j'ajoute qu'il est possible de feuilleter quelques pages ici (et voir les plans de Smyrne), voir quelques photos sur Fotopedia.com

le 04/07/2010 à 16:30 | .(JavaScript must be enabled to view this email address) à Jean-Christophe Courte | Partager…?