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Lendemain de Noël numérique

Chronique ordinaire

dans groummphh
par Jean-Christophe Courte

Le traîneau est passé, le Père Noël vous a gâté (…à moins que ce ne soit la Mère Noël, celle-ci on l’oublie toujours et pourtant, qui fait les paquets, charge la hotte, hein ?!) : vous voici avec la dernière version de Tuba Super+ 128 (où un autre), celui qui prend des photos, sert de lampe torche, de téléphone, de radio, de balise “argos” et même d’allume cigare… Et accessoirement de carnet d’adresses !

Mais parfois, le progrès est juste dans le discours marketing…

  • Eh ! Maurice, t’as pas l’adresse courriel de Gaston ? Je ne l’ai plus en tête…

  • JC, tu me connais, je suis un mec superorganisé. Le temps de booter mon nouveau Tuba Super+ 128…Je l’ai acheté à Londres la semaine dernière pour remplacer mon vieux Tuba Vsb que j’avais plié en Auvergne… Attends, je te donne ça dans deux secondes

  • Laisse tomber Maurice, je vais la retrouver dans mon carnet.

  • Attends. Il a presque fini de charger l’OS. Ouais ! Il rame un peu ; pourtant, j’ai pris la carte Flash de 128 méga en option…

Petit silence…

  • Je me souviens. Je l’avais écrit en vert… Sur une page de gauche… Vers novembre…

  • J’y suis presque ! La base de données vient de démarrer. Je saisis le prénom… G, A, S, T, O, N et…

  • Maurice ! C’était le 23 novembre, le jour de l’anniversaire de mon fils, je l’ai retrouvé.

  • T’es sûr ? Moi, j’ai quatre Gaston dans mes relations. Je regarde les fiches et je te file son mail.

  • Merci Maurice. Je l’ai, et j’ai même le code de sa porte et l’étage.

Maurice fait un peu la gueule, son Tuba Super+ 128 n’a pas pédalé assez vite. Sacré Maurice ! Je l’envie ! Il a toujours le dernier outil à la mode glissé dans sa poche. Et que je te consulte les cours du Nasdaq à coup de fonction WAP intégrée (eh oui, c’est une habitude qu’il a prise pendant la bulle internet, à l’époque où il m’affirmait qu’il allait bientôt cesser de bosser…), la superbase de données des copains, le plan des rues de Paris, etc.
Sans oublier les photos, taille écran, de ses copines ou du dernier anniversaire entre pôtes…

Je me demande bien ce que j’ai à garder encore ce tas hétéroclite de pages, ce magma feuillu prisonnier d’une couverture de cuir aussi fatiguée que moi. Certaines sont grises de noms, de ratures, de numéros dans tous les sens. Beaucoup de ces feuillets sont devenus quasi transparents à force de les peloter, les notes floues. Je ne parle pas du crayon noir, compagnon rarement taillé qui m’oblige parfois à graver une information. Et l’élastique ? Celui qui ferme ce calepin ventru, truffé de cartes de visite, de post’it, de tickets de métro. Quand je le retire, c’est une photo de ma fille qui surgit de cet amas désordonné. Bon point, l’odeur est un poil acide, agréable. Mon odeur en résumé, quoi…

Alors ? Dépassé ? Archaïque ? Est-ce ma façon de résister ? Oui, peut-être, mais à quoi ?! Qu’est-ce qui m’empêche de flanquer le tout à la poubelle ? Tuba Super+ 128, comme ses concurrents, possède un petit clavier confortable qui pivote, un écran couleur hyperfin et bien contrasté. Il a une mémoire d’éléphant capable d’avaler mille fois mes gribouillis, une autonomie fabuleuse. Sa carrosserie hyperlégère est assez solide pour l’empêcher de finir en compression de César quand même je l’oublierai dans ma poche arrière !

Alors, qu’est-ce qui m’arrête ?

Ne plus écrire ? Mais ce serait une bénédiction ! Je passe parfois cinq minutes à me relire et, quand à mon écriture, cela ne s’améliore pas avec l’âge. Ma calligraphie trahit mon humeur, mes émotions surtout quand la buée envahit mes varilux de course. Ne plus entendre le léger crissement du crayon sur la feuille, ne plus respirer l’odeur de l’encre de mon stylo ? Quoi que, en passant, la plume en plastique du machin japonais qui me sert ce matin à écrire se déforme tant et plus… Sans effluves à la clé !

C’est un peu de tout ça. Mais aussi une façon de me prouver que je suis bien vivant. Avec mon calepin, je n’annule rien, je ne gomme rien, je ne supprime rien… je biffe ! Mieux, je pourrai lire demain — si je le veux, si je le peux ! — ce que j’ai rayé aujourd’hui. Je conserve assez de traces, assez d’indices pour revivre ce que j’ai ressenti à cet instant. Et sur ce point, le Tuba Super+ 128 est carrément trop binaire. Allez, j’attendrai encore la version MLXIII qui sera dispo à Noël prochain. Ou la suivante.

Première version de cette chronique publiée sur 01net en septembre 2000

Edit 2017 : Depuis, j’ai mon Tuba Super+ 128 est un iPhone 7 plus, je ne vais pas insister…

le 25/12/2003 à 08:00 | .(JavaScript must be enabled to view this email address) à Jean-Christophe Courte |