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Sur les chemins noirs | Sylvain Tesson

Plus que jamais vivant…

dans ailleurs | lire | vieillir
par Jean-Christophe Courte

J’étais resté sur ma faim en lisant son précédent bouquin, son année en solitaire au bord du lac Baïkal. Pour être direct, je n’avais pas aimé ce bouquin, les vapeurs éthyliques qui s’en échappaient comme l’aspect superman du narrateur. Bref, je l’avais fermé à mi-chemin, lassé.

Et puis un de mes vieux copains m’a fait parvenir en novembre Sur les chemins noirs.

Vous prenez le même auteur après un épisode de sa vie qui aurait pu fort mal se terminer. Si l’énergie, l’esprit, l’ironie sont présents, le bonhomme a sacrément changé.

“Ma vie en fauteuil roulant se serait réduite à chercher un 9 mm à me coller dans la bouche. Ayant reconquis l’usage de mes jambes, je ne pouvais pas désespérer.”

Cette fragilité l’a débarrassé de nombre de traits qui m’avaient (héhé…!) saoulé. OK, je ne l’envie pas, surtout à s’envoyer des canons au viandox avec ses fidèles potes de voyage. Ni sa convalescence…

“Même un addictologue s’était occupé de la remise sur les rails. J’avais eu avec lui l’impression de connaître le temps de la prohibition (la prohibition de vivre aussi sottement que je l’entendais). Je l’avais remercié en lui exposant que je craignais de prendre goût à sa discipline.”

En tout cas, l’humour grinçant est présent et je me suis souvent marré…

Bref, c’est assurément l’un des meilleurs bouquins que j’ai dévoré ces derniers mois, qu’il faut surtout pas le réduire à la seule traversée de notre hexagone à pieds depuis l’Italie jusqu’au Cotentin mais digérer lentement toutes les réflexions, remarques sur notre quotidien (…même si je ne partage pas tout ce qu’il écrit, mon usage des écrans ne me gênant pas… tant que je sais encore me limiter…!) et sur la géographie de notre pays.

Un cheminement peu ordinaire…

“Passages secrets, les chemins noirs dessinaient le souvenir de la France piétonne, le réseau d’un pays anciennement paysan. Ils n’appartenaient pas à cette géographie des « sentiers de randonnée », voies balisées plantées de panonceaux où couraient le sportif et l’élu local.”

Avec quelques uppercuts comme je les affectionne…

“On y avait gagné un silence de parking. Il n’y avait pas un vrombissement dans l’air.”

Ou encore ce que je constate en me baladant1

“Les paysans avaient connu la fin des jours fastes. Ils étaient redevenus les ploucs. Et la ruralité se maintenait comme une vieillarde malade, couchée sur le lit de la France.”

Voire, plus acéré…

“La politique agricole commune avait incité les exploitants à intensifier la production. Écoutant les mauvais génies, les paysans s’étaient endettés, ils avaient agrandi leur surface, acheté des machines et des semences trafiquées. Les rendements avaient décollé, le prix du steak baissé ; c’était chimique, c’était glorieux et Giscard tenait sa France prête pour l’avenir. Cette agriculture avait accouché d’un paysage aussi artificiel qu’une place pavée. Les haies, les bosquets, les friches, les marais et les talus avaient laissé la place aux grandes steppes rentables piquetées de hangars à tracteurs. Soudain, la prospérité était retombée. La mondialisation avait ouvert son marché frankensteinien. Les porte-conteneurs acheminaient les produits du monde à bas prix. Bruxelles avait été moins prodigue.”

Là, je pense à Michou qui a trouvé un CDI à deux pas de son exploitation pour tenir le coup et qui enchaîne en saison des horaires de folie…

Bref, quelques citations en sus pour vous faire saliver. Entre autres, cette vision…

“Une batterie d’experts, c’est-à-dire de spécialistes de l’invérifiable, y jugeait qu’une trentaine de départements français appartenait à « l’hyper-ruralité ». Pour eux, la ruralité n’était pas une grâce mais une malédiction : le rapport déplorait l’arriération de ces territoires qui échappaient au numérique, qui n’étaient pas assez desservis par le réseau routier, pas assez urbanisés ou qui se trouvaient privés de grands commerces et d’accès aux administrations.”

Gamin, j’adorais les terrains vagues autour de la maison de mes grands parents. Adulte, ce sont les chemins côtiers de mon île. Aussi je me retrouve ici : “Ce que nous autres, pauvres cloches romantiques, tenions pour une clef du paradis sur Terre – l’ensauvagement, la préservation, l’isolement – était considéré dans ces pages comme des catégories du sous-développement.”

Ou encore dans ceci : “Les haies de ronces et de buissons fournissaient ma ration de mûres, de poires et de figues. Ces ventrées de vagabond n’étaient pas difficiles. Il suffisait de tendre la main, les fruits n’étaient jamais cueillis.”

Ou… “Parmi la batterie de mesures du rapport on lisait des choses comme le droit à la pérennisation des expérimentations efficientes et l’impératif de moderniser la péréquation et de stimuler de nouvelles alliances contractuelles. Quelle était cette langue étrangère ? De quoi les auteurs de phrases pareilles nourrissaient-ils leur vie ? Savaient-ils le plaisir de s’essuyer la bouche d’un revers de la veste après une goulée de vin de Savoie, la jouissance de se coucher dans l’herbe quand la silhouette d’un oiseau égayait le ciel ?”

Vous commencez à comprendre ce qui m’a enthousiasmé !? Et après une rencontre… “Elle appartenait à cette catégorie de gens pour qui la santé des prunes est un enjeu plus important que le haut débit.”

Et, pour finir (sinon autant copier/coller tout le livre !)…

“À la sortie du village, un panneau indiquait : « danger milieu rural ». Était-ce pour précautionner l’automobiliste ou pour prévenir le citadin revenu aux champs de la difficulté qui l’attendait ?”

Arf, grinçant !

Bref, chaudement recommandé d’autant que… “La marche distillait ses bons effets. Elle me léguait ce trésor dont j’avais tant besoin et que j’avais été si peu disposé à conserver : le rythme.”

Dernier point pratique (désolé, Sylvain…) : ce livre est disponible en ePub…et donc trimballable avec un tas d’autres (…et sans me ruiner le dos) sur un iPhone ou un iPad…!

le 06/01/2017 à 07:00 | .(JavaScript must be enabled to view this email address) à Jean-Christophe Courte |