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La dictature du lisse me lasse

Pas d’équivalent dans la nature, me semble-il…

dans groummphh | vieillir
par Jean-Christophe Courte

Môme, je me souviens des photos en noir et blanc, des portraits avec grain, les rides de Hemingway et bien d’autres… Ces clichés avaient une force, une allure formidable… L’humanité de chaque sujet, sa personnalité se lisait sans filtre sur des peaux parcheminées.

C’était à l’époque de la photo argentique, chaque labo pro avait ses “tireurs” capables de sublimer les moindres détails d’une pellicule 35 mm sur un tirage papier, le tout sous éclairage inactinique.

Depuis quelques décennies, avec les options prodigieuses de Photoshop1, les points noirs et autres boutons ont commencé à être gommés. Ils l’étaient déjà en argentique mais plus estompés que carrément remplacés par des pixels appartenants à la même image, via un clonage de texture…

C’est peut-être à cette période que l’on a commencé à déraper ! Autant le photomontage numérique2 des premiers temps était créatif …même si imparfait ; autant la recherche de la perfection est devenue extrême.

Ce fut la chasse aux poils folâtres perçus comme disgracieux, les poches sous les yeux ou des cernes atténués, une aisselle velue proprement rasée, une décoloration pigmentaire neutralisée avant de s’en prendre à toutes les aspérités du visage qui participent à notre personnalité !
Dont les plus expressives, nos rides !

Puis ce fut au tour de l’embonpoint3, des poignées d’amour, des jambes pas assez longues, des joues insuffisamment creusées, la couleur de la peau. Bref, un gouffre entre l’image de départ et celle livrée numériquement au client, notamment dans le domaine de la mode.
Mais je ne vous apprends rien.

Cet effet de l’image donnée à voir semble conditionner la jeunesse que je croise dans le Sud : le mollet est glabre, le contour de la barbe ou l’implantation des cheveux tracée au millimètre, les ongles factices, la peau nimbée de poudre camoufle le reste… Mais là, nous sommes face au réel et c’est souvent chouette…

J’utilise le service d’lnstagram pour partager quelques clichés, envoyer un signe de vie aux copains éloignés.
Parfois, suite à un placement erroné de mes …maladoigts sur l’écran de l’iPhone, je tombe sur des propositions de comptes à suivre et — je le confesse — c’est fascinant, quasi hypnotisant !

C’est le règne du lisse (…pas le roi d’ithaque…), du factice, de l’irréel (je n’ai jamais croisé en vrai de telles créatures…!), un univers sans aspérités.

Qui peut prendre pour argent comptant les visuels de ces personnes ?

Pour ma part, passé quelques secondes/minutes, je m’en détache pour revenir à la publication d’une photo banale et brut de capteur.

Rappel, cette lissitude n’est pas dans la nature !

La nature que je perçois en réalisant avec ma fille quelques clichés en macro photographie est à l’opposée de cette lissitude4 ! J’aime les petits poils de la bourrache !

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L’enchevêtrement de la Nigelle de Damas

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Les points noirs de la monnaie du pape

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J’aime ces textures sophistiquées…

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Bref, j’attends — sans impatience — le retour de clichés des “grands de ce monde et autres People” avec rides d’expression et poils espiègles…

Certes, je comprends que l’on veuille dissimuler les rides d’un cou vieillissant par un foulard, porter des gants pour ne pas afficher ce que d’aucuns nomment élégamment (sic !) des fleurs de cimetière5, faire appel aux vertus d’une crème teintée6 pour uniformiser les variations de la peau.

Néanmoins, notre épiderme est une carte avec plis, forêts, sillons ! Des territoires souvent épatants sur une photographie en noir et blanc ou couleurs…

Acceptons nos corps vieillissants, imparfaits ; nos rides, …des sourires gravés écrivait Jules Renard7

Groumphhhh la lissitude ! C’est dit…!


  1. une application livrée au tout départ avec un scanner de diapositives, un monstre placé sur un châssis en bois, le Barney Scan, application rachetée par Adobe qui octroya généreusement des droits d’auteur importants aux frères Knoll, persuadé que le seul horizon était l’univers vectoriel qui émergeait avec Illustrator. La suite montra que non ! 

  2. je pense à Dominique de Bardonnèche, Frank Horvat et quelques autres…! 

  3. voire une cure numérique d’amaigrissement qui n’existe que sur l’image…! 

  4. chacun son néologisme, je suis sur les traces de la bravitude… 

  5. les taches de rousseur qui deviennent nettement plus visibles en prenant de l’âge. J’en ai plein les mains… 

  6. je comprends moins l’exposition acharnée au soleil et l’aspect vieux cuir tanné qui en résulte. 

  7. Jules Renard — Journal (25 décembre 1897) — citation empruntée à Au fil de mes lectures : recueil de citations 

le 21/01/2020 à 21:00 | .(JavaScript must be enabled to view this email address) à Jean-Christophe Courte | Partager…?