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Maquettes et sources numériques

Faut-il fournir ses sources au client final…?

dans groummphh | typo
par Jean-Christophe Courte

Préalable : Les process de production ont énormément évolué en plus de 20 ans et le format de fichier qui fait désormais autorité entre un client, son graphiste et l'imprimeur est incontestablement le PDF… Associé à un bon profil ICC et, en amont, lié aux outils de mise en page, le fichier acrobat (PDF) suffit tant aux échanges de corrections qu'à sa destination finale d'original pour l'impression en encapsulant tout, des images en haute résolution aux typographies utilisées dans le document… C'est un progrès fantastique dont on ne mesure pas toujours les gains en terme de productivité comme de confort… Ou de droit.

Pourtant quelques mauvaises habitudes persistent…
La plus courante est l'exigence du client ou de l'imprimeur d'obtenir les sources numériques du document réalisé. Ces pratiques appartiennent au siècle dernier, aux origines du numérique, à cette période où tout s'inventait sur le tas à chaque sortie d'une nouvelle version de logiciel ; où chacun y allait de ses propres règles pour sécuriser son métier naissant…

En ce temps-là (les années 90), Acrobat était encore un format balbutiant ; le transfert de fichiers via numéris peu répandu et, surtout, nous faisions tous appel à un prestataire clé — et désormais en voie d'extinction, le flasheur…! (photo pour mémoire, tout est parti à la benne…)

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Entre l'imprimeur traditionnel (alors peu équipé informatiquement) et le graphiste numérique, il y avait cet intermédiaire de poids, celui dont le rôle essentiel était de transformer en films — quadri ou non — les créations préparées à l'écran… Or, comme je l'ai écrit plus tôt, tout était encore à inventer, chaque document représentait une nouvelle énigme à résoudre. Certains flasheurs avaient un talent incontestable, d'autres moins…!

À cette époque lointaine, fi du .pdf…! Il fallait nécessairement expédier à cette figure incontournable l'ensemble des documents numériques — fichiers, images, illustrations et typographies — pour qu'il les assaisonne à sa sauce, les incorpore à des process que lui seul connaissait et qu'il forgeait, ajustait au gré de ses expérimentations, essais, échecs…!

Le dossier était alors copié sur un Syquest (…un système de disque dur amovible aux pilotes logiciels multiples qui donnait souvent des sueurs froides à toute la chaîne de production en refusant de monter au moment crucial…!) ou sur un Bernouilli (excellente technologie concurrente qui a pâti de son coût élevé malgré une robustesse sans failles…). Ensuite réserver un coursier et hop…! Ensuite…? Ensuite nous croisions les doigts en attendant son verdict…! Ceux qui étaient compétents prenaient peu de temps pour nous dire ce qui clochait mais au moins nous savions où intervenir et corriger. Les autres vous envoyaient paître, rassurés par la file sans fin de leurs clients…

Arrivé sur place et recopié sur le disque dur du flasheur ou directement extrait du Syquest, nous avions droit — parfois — à toute une série de dysfonctionnements qui allaient de la version non identique de l'application (PageMaker, XPress, RagTime, FrameMaker ou Word…) à la codification même des typos (les concepteurs du format NFNT n'avaient pas envisagé le foudroyant succès des polices numériques et certaines possédant le même numéro, des substitutions assez étonnantes avaient parfois lieu quand ce n'était pas la police courrier imprimée en majesté sur tous les films…!!) en passant par la version expérimentale exotique du RIP utilisé (quelques mauvais souvenirs de dégradés sous Illustrator arrêtés, nets, en pleine course…). (Photos pour mémoire)

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Bon, il y avait d'excellents flasheurs comme mon ami Pierre à la 13ème Heure — ou encore ScriptoLaser et bien d'autres — qui apportaient du savoir, de l'expertise raisonnée et m'ont permis de progresser… Mais dès les années 2000, Pierre a dû fermer son établissement, à la fois faute de clients et faute aux progrès de la technologie.

Une tradition française
Cette tradition bien hexagonale est d'intervenir systématiquement à des fins de contrôle dans un boulot totalement terminé. Le but officiel et tout à fait normal étant de vérifier qu'il était correctement réalisé. Mais en ouvrant systématiquement tous les fichiers, cette opération provoquait fréquemment des "glissements" dans l'ordre des choses du fait même des dysfonctionnements évoqués deux paragraphes plus tôt ! Cette habitude perdure chez les nostalgiques. Gênant quand ces derniers utilisent une version "n-1" de votre logiciel. Ou vous dénient toute capacité à leur apporter quelques bribes de votre propre expérience…!

À l'époque, j'avais opté pour l'envoi systématique d'un CD-Rom — appelé alors juge de paix — en lieu et place de l'imprévisible Syquest. L'impossibilité de modifier les données gravées m'a permis — lors de certaines procédures en recherche en responsabilité demandées par mes clients — de prouver que la modification apportée en dernier lieu n'était pas de mon fait mais bien du dernier prestataire à avoir tripoté mon fichier, suivez mon regard.

Car en ce temps-là, le flasheur avait droit de vie ou de mort sur tout document numérique. Expert autoproclamé pour certains ; réelle expertise fondée sur une impressionnante expérience dont une trop rare continuité avec l'impression traditionnelle pour d'autres, leur décision était — dans tous les cas — sans appel…! J'ai vite coupé les ponts avec les rares illuminés persuadés que leur lumière éclairait sans faillir le monde digital qui s'annonçait.

C'était une époque passionnante où nous passions pas mal de temps à jouer les coursiers pour être sûrs que nos fichiers seraient traités rapidement. Et non repoussés d'heure en heure dans la longue file d'attente…! L'occasion de découvrir une nouvelle manip, traduire intelligiblement les paroles des oracles qui officiaient devant les flasheuses…! Mais aussi boire un verre, négocier les délais de paiement comme les coûts des cromalins. Ou aider au déchargement des boîtes de consommables livrées en double file…! Sans oublier des comportements un peu surprenants…! Combien de fois en repassant dans la salle des machines j'ai surpris des collègues en train de charger allégrement sur leurs syquests mes boulots, empruntant confraternellement les typos que j'avais acquises…! (photos pour mémoire)

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Aujourd'hui, Acrobat mène le bal…
Le client reçoit désormais un fichier haute résolution au format .pdf par courriel, FTP ou simple lien HTTP. C'est ce fichier certifié qui poursuit sa route jusque sur les plaques numériques de l'imprimeur en passant avant par les services de fabrication… Ce PDF fait office de BAT (bon à tirer), de réceptacle aux petites notes et points à modifier. Puis de fichier final CMJN. De fait, le PDF est la seule source à fournir au client sinon il s'agit d'une cession des sources numériques et cela n'a pas du tout le même prix… Enfin, le droit lié aux polices de caractère est respecté, les typos utilisées étant encapsulées dans le .pdf.

Pourtant…
Pour commencer, ce billet est bien la preuve que je n'ai pas suivi à la lettre les conseils éclairés de l'ami Marc qui m'écrivait dès juin 2008 ceci :
En vue d'une réponse au client, je te déconseille de développer à ce point. Primo il ne va pas suivre, deuzio il va prendre ça pour un manifeste de vieux baroudeur qui lui jette son expérience au visage. Je pense qu'avec les clients chiants ou mauvais coucheurs, il ne faut pas se gaspiller en plaidoiries. C'est trop passionnel, ça charge inutilement la relation. Pour ce genre d'interlocuteurs, une démonstration froide et laconique suffit amplement, du genre : La licence des fontes dont j'ai fait l'acquisition exclut expressément tout transfert au client final, transfert qui nous exposerait l'un et l'autre au délit de contrefaçon. En guise de compromis, je vous propose de vous remettre les sources vectorisées.

En effet, certains cas font de la résistance en toute mauvaise foi et oublient — du coup — qu'ils ne sont pas dans la légalité… À croire que ce panneau affiché dans InDesign lors de l'opération d'assemblage n'est pas assez explicite…!

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Pour récupérer les sources, la procédure est toujours la même. Un courriel comminatoire rédigé avec une apparente bonhomie mais sans la moindre explication technique tout en invoquant l'urgence (…comme si un graphiste indépendant et travaillant chez soi n'était pas foutu de livrer en temps et en heure les ultimes corrections via internet…!).

Appropriation non fondée…
En effet, quand vous avez réalisé un document à 100 %, en être dépossédé à la dernière seconde pour d'obscures raisons au vide argumentaire abyssal est particulièrement frustrant et infantilisant. Comme vous ne souhaitez nullement planter le client avec qui vous avez travaillé, vous cédez pour ne pas compromettre les étapes suivantes dont, la plus cruciale, la sortie du document imprimé…!

Hormis le fait patent que la licence des fontes dont j'ai fait l'acquisition exclut expressément tout transfert au client final, transfert qui nous exposerait l'un et l'autre au délit de contrefaçon (…argument massue qui n'ébranle jamais ces individus qui, parfois, œuvrent dans des entreprises d'édition où le droit d'auteur est la règle — notez l'incroyable contradiction…!), elle émiette sérieusement l'indispensable confiance qui devrait régner.

Si le .pdf fourni s'avère truffé d'erreurs à la dernière seconde, il est bon de se poser un certain nombre de questions méthodologiques :
• Comment se fait-il que ces erreurs n'ont pas été décelées en amont ;
• Corollaire : à quoi servent les nombreux BAT au format PDF échangés ;
• Pourquoi ne pas avoir transmis ces remarques fondamentales plus tôt…?!
• Comment permettre au graphiste de se corriger/apprendre si personne n'a la capacité/le temps/l'envie de lui indiquer ces erreurs si formidables qu'elles conduisent à exiger et remanier en interne le document réalisé…?!
• Second corollaire : est-il utile de continuer à travailler à terme avec un prestataire aussi minable…?!
• Enfin, l'argument ultime et brutal — on a toujours fait comme ça — n'est pas recevable… En ce cas, il est grand temps de revenir à la lampe à huile, abandonner le .pdf et exiger les maquettes sur du papier baryté avec lettres transfert placées au brunissoir…!!


Des solutions simples existent…
Il suffit que le client transmette d'emblée ses propres règles et anathèmes (…allergie totale aux ligatures, à l'italique ; refus des césures ; aversion aux capitales accentuées, etc.), sa charte graphique, la liste des typographies souhaitées car il en possède les licences ; ses logotypes en haute définition ; la liste des couleurs corporate de son entreprise, etc. Ces contraintes étant clairement posées, plus de souci pour produire dans ce cadre explicite même si cela soulève d'autres questions…!

Pour finir, je ressens dans ces tentatives d'infantilisation un prolongement des pratiques du siècle dernier. Vu le sort réservé aux experts d'alors, je serais, pour ma part, assez méfiant…!

le 29/07/2008 à 07:00 | .(JavaScript must be enabled to view this email address) à Jean-Christophe Courte | Partager…?