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Signes d’impatience, signes d’émotion

Chronique ordinaire | Première version de cette chronique publiée sur 01net en septembre 2000

dans groummphh
par Jean-Christophe Courte

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L'électronique de poche n'a pas encore délogé le calepin de nos grands-pères.
C'est instinctif, émotionnel... et rationnel.

Rappel de cette publication ici-même.

- Eh ! Maurice, t'as pas l'adresse de Gaston ? Je la trouve plus.

- Tu me connais, je suis le mec superorganisé. Le temps de booter mon Tuba VII - tu sais ? je l'ai acheté à New York la semaine dernière pour remplacer mon vieux Tuba Vsb que j'avais plié en Tunisie - et je te donne ça…

- Laisse tomber Maurice, je vais la retrouver dans mon carnet.

- Attend. Il a presque fini de charger l'OS. Ouais ! Il rame un peu ; pourtant, j'ai pris la carte Flash de 32 méga en option...

Petit silence.

- Je me souviens. Je l'avais écrit en vert... Sur une page de gauche... Vers novembre.

- J'y suis presque ! La base de données vient de démarrer. Je saisis le prénom... G, A, S, T, O, N et...

- Maurice ! C'était le 23 novembre, le jour de l'anniversaire de mon fils, je l'ai retrouvé.

- T'es sûr ? Moi, j'ai quatre Gaston dans mes relations. Je regarde les fiches et je te file son mail.

- Merci Maurice. Je l'ai, et j'ai même le code de sa porte.

Maurice fait un peu la gueule, son Tuba VII n'a pas pédalé assez vite. Sacré Maurice ! Je l'envie un peu ! Il a toujours le dernier outil à la mode glissé dans sa poche. Et que je te consulte les cours du Nasdaq à coup de fonction WAP intégrée, et que je te bichonne la superbase de données des copains, et que je te fais des recherches graphiques sur les rues de Paris.

Je me demande bien ce que j'ai à garder encore ce tas hétéroclite de feuilles, ce magma prisonnier d'une couverture de cuir fatiguée. Certaines pages sont grises de noms, de ratures, de numéros dans tous les sens. Beaucoup sont devenues quasi transparentes à force de les peloter. Je ne parle pas du crayon noir, compagnon rarement taillé qui m'oblige parfois à graver une information. Et l'élastique ? Celui qui ferme ce calepin ventru, truffé de cartes de visite, de notes, de tickets. Quand je le retire, c'est une photo de ma fille qui surgit de cet amas désordonné. Bon point, l'odeur est un poil acide, agréable.

Alors ? Suis-je snob ? Dépassé ? Archaïque ? Est-ce ma façon de résister, oui, peut-être, mais à quoi ? Qu'est-ce qui m'empêche de flanquer le tout à la poubelle ? Le Tuba VII, comme ses concurrents, possède un petit clavier confortable, un écran couleur hyperfin, bien contrasté. Il a une mémoire d'éléphant capable d'avaler mille fois mes gribouillis, une autonomie fabuleuse. Sa carrosserie hyperlégère est assez solide pour l'empêcher de finir en compression de César même quand je l'oublie dans ma poche arrière. Alors ? Qu'est-ce qui m'arrête ?

Ne plus écrire ? Mais ce serait une bénédiction ! Je passe parfois cinq minutes à me relire. Ne plus calligraphier ? Mon écriture trahit mon humeur, mes émotions. Ne plus entendre le crissement du crayon sur la feuille, ne plus respirer l'odeur de l'encre de mon stylo ? Aujourd'hui, la plume en plastique du machin japonais qui me sert à écrire se déforme tant et plus... sans effluves à la clé.

C'est un peu de tout ça. Mais aussi une façon de me prouver que je suis bien vivant, que je sais encore écrire ; OK ! de plus en plus mal. Avec mon calepin, je n'annule rien, je ne gomme rien, je ne supprime rien... je biffe ! Mieux, je pourrai lire demain, si je le veux, si je le peux !, ce que j'ai rayé aujourd'hui. Je conserve assez de traces, assez d'indices pour revivre ce que j'ai ressenti à cet instant. Et sur ce point, le Tuba VII est carrément trop binaire. Allez, j'attendrai encore la version MLXIII. Ou la suivante.

le 11/07/2006 à 11:27 | .(JavaScript must be enabled to view this email address) à Jean-Christophe Courte | Partager…?